Compléments d’information sur les « témoignages de professeurs » recueillis par le journal Le Monde jeudi 2 février au soir, en lien avec l’article de Marie Desplechin.
Par Patrick Voisin
1 — Le témoignage retenu, publié parmi d’autres sous le titre : « Nous sommes des bourreaux bienveillants » :
"Entre 1994 (date de création des classes prépa dans ce lycée) et 2000, j'ai souvenir que le discours était beaucoup plus musclé. Nous avions cinq ou six départs très rapidement. Ce n'est plus le cas. Il y a une nouvelle génération de professeurs qui ne fonctionne plus du tout sur le mode de la terreur et de l'humiliation. Aujourd'hui, la très grande majorité des classes prépa ne sont plus là pour classer les élèves, les trier et les faire rentrer à Normale Sup. Néanmoins, chez nous comme ailleurs, il y a une souffrance : c'est le travail. Mais on peut imposer des règles de travail de façon humaine, sans brutalité."
2 — Sa « version enrichie », disponible sur le blog « éducation » du Monde :
"Il y a un discours ambiant sur « l'enfer » de la prépa. Nous sommes victimes de ces clichés de classes prépa qui broient et qui poussent à la dépression. Bien sûr, on trouvera toujours des prépas littéraires qui veulent « jouer à » la prépa littéraire d’autrefois. Mais franchement ! Les temps ont changé. J'ai participé à la création de la classe d'hypokhâgne en 1994. Entre 1994 et 2000, je me souviens que le discours était plus ferme, plus musclé ; nous avions cinq ou six départs chaque année rapidement après le début de l'année scolaire. Aujourd'hui ce n'est plus du tout le cas, même si je reconnais que certaines périodes de l'année sont plus difficiles que d'autres ! Par exemple, tous les ans, le mois de janvier est difficile, ils ont beaucoup de devoirs à rendre, les concours blancs arrivent. Certains souffrent parce qu'ils n'arrivent pas à tenir la cadence. Il faut être physiquement en bonne forme. Depuis 2004, chaque année, des élèves de Louis Barthou ont intégré Normale Sup sans pression aucune. Il y a une nouvelle génération de professeurs qui ne fonctionne plus du tout sur le mode de la terreur et de l'humiliation. Aujourd'hui, la très grande majorité des classes prépa ne se fixe plus pour seul objectif de classer les élèves, de les trier et de les faire entrer uniquement à Normale Sup. Nous sommes des « conseillers » pour nos élèves. Notre politique a toujours été de nous rapprocher le plus possible des notes données au concours. Avant 2007, il est évident que les notes étaient très basses. Une très bonne copie obtenait entre 10 et 14. Avoir 6 ou 7 était honorable car c'était la moyenne au concours. La réforme – avec la Banque d’épreuves littéraires (BEL) qui permet d'intégrer des IEP, des écoles de commerce... – a totalement modifié la donne. Aujourd'hui, la moyenne au concours est à 10. Quand on sent que la copie est moyenne, on met 10 et, quand elle semble très bonne, on n'hésite pas à mettre 14,16 ou même 18. En 2011, 77 copies ont obtenu entre 18 et 20 à l’épreuve commune de français au concours des ENS. L'objectif est de faire avancer et progresser chaque élève. Nous savons très bien que tous ne rentreront pas à Normale Sup ! L'an dernier, nous avions demandé, en cours d’année, à nos hypokhâgneux s’ils voulaient faire une khâgne. Tous disaient : « On va faire autre chose ; il y a trop de travail… ». Finalement, tous ceux qui ont obtenu le passage en khâgne étaient présents à la rentrée. Même si, chez nous comme ailleurs, il existe une souffrance bien réelle : c'est le travail ! Il y a deux choses que nous ne tolérons pas : les absences à répétition et l'irrégularité dans le travail. Mais on peut imposer des règles de travail de façon humaine, sans brutalité. Il n’est pas besoin de les insulter ou de les rabaisser. Nous acceptons par exemple qu'un devoir qui devait être rendu un lundi matin à 10 heures le soit le lendemain. Un de mes collègues dit souvent : notre vertu c'est d'allumer des moteurs le lundi matin et qu'ils soient capables de tourner jusqu'au vendredi soir !"
3 — La teneur initiale de l’échange avec N. Brafman :
L’interview que j’ai accordée à Mme N. Brafman s’est déroulée dans les conditions suivantes : elle souhaitait recueillir l’avis d’un professeur de classe préparatoire littéraire de province et m’avait choisi après avoir vu le profil d’une de mes élèves sur le site letudiant.fr ; ce profil montrait que l’on pouvait faire une prépa sans avoir une mention très bien. L’interview a duré environ trois quarts d’heure et s’est déroulée de manière tout à fait ouverte, Mme Brafman paraissant manifester une certaine sympathie pour les prépas de province.
J’ajoute que je ne connaissais pas l’article de Marie Desplechin ; je savais seulement qu’il me faudrait dénoncer les idées reçues et autres clichés sur les CPGE en tant qu’« enfer » – jusqu’aux notes négatives pourtant disparues depuis des lustres !
Il ne m’a pas non plus été précisé que j’apparaîtrais sous la catégorie des « bourreaux bienveillants », ce que j’aurais récusé et que je récuse à présent.
Sur les trois quarts d’heure de conversation téléphonique il n’a pas été question en boucle uniquement du volume de travail, des notes et des résultats. Plusieurs axes me semblaient devoir être développés, que j’ai abordés au fil naturel du dialogue et que je recense à présent :
— l’évolution des classes préparatoires depuis la réforme de 2007 et la BEL, en termes de notes et d’horizons d’études fournis aux élèves ;
— l’adaptation des professeurs de CPGE aux élèves que le 2nd cycle leur envoie, avec le souci de les former dans la confiance réciproque pour les faire progresser, y compris dans les prépas auxquelles on prête abusivement la mythologie de l’enfer ;
— le nécessaire volume de travail, puisque les élèves ont sept enseignements en 1ère année impliquant des devoirs et des interrogations orales qui supposent de savoir s’organiser ;
— les obligations en matière d’assiduité et de travail, mais comme dans toute formation sérieuse qui se respecte et comme dans la vie civile – sans avoir à convoquer un quelconque régime de vie militaire !
— la possibilité d’atteindre le plus haut niveau (celui des ENS ou des grandes EC) sans pression de classe, mais par l’émulation intérieure que l’élève développe loin de tout esprit de compétition, ou de réussir à son niveau par l’éventail large des écoles qui intègrent des élèves par la BEL ou en dehors ;
— le plaisir des élèves de découvrir des savoirs à un niveau qu’ils n’avaient pas soupçonné auparavant, même avant la réforme du lycée, ce qui compense les efforts à fournir et les heures à consacrer aux lectures et aux devoirs ;
— la découverte de la vraie pluridisciplinarité/transdisciplinarité qui fait se compléter et s’enrichir mutuellement la littérature, l’histoire et la philosophie, ou les langues anciennes et modernes, grâce au décloisonnement généraliste de disciplines enseignées par des professeurs spécialistes ;
— le recul que possèdent les professeurs de CPGE en participant eux-mêmes à des jurys de concours, ce qui leur permet de relativiser les performances de leurs élèves, de bien les situer et de les conseiller en connaissance de cause sur leurs qualités et leurs défauts ;
— le choix libre que font les élèves de continuer en khâgne, alors que beaucoup de voies s’offrent à eux avec des reconversions en fin d’année, ce qui prouve qu’ils y trouvent leur compte ;
— la souffrance naturelle et saine qu’on appelle tout simplement la fatigue et qui est bien la preuve qu’on a travaillé, mais qui est compensée par les découvertes intellectuelles qui en découlent ;
— la spécificité reconnue d’un enseignement pluridisciplinaire de haut niveau qui explique pourquoi la BEL s’est faite avec une quarantaine d’écoles autres que les ENS, les élèves des prépas littéraires ayant une réelle crédibilité pour tous les domaines extra-littéraires ;
— la construction des savoirs qui procure le plaisir d’apprendre, de réfléchir à ce qui a été appris et d’aller plus loin dans le savoir ;
— le soutien apporté aux élèves, en cours et lors des khôlles, pour que chacun réussisse à son niveau et pour que personne ne soit en situation d’échec : « l’humanisme de la prépa ».
Mais beaucoup d’aspects – ceux qui étaient trop positifs par rapport aux axes fixés dès le départ par la charge de Marie Desplechin ? – n’ont pas été retenus, le dossier se concentrant sur les clichés.
Et d’autres ont été conservés mais privés des explications qui les accompagnaient, telle la question de la souffrance, bien relative, inscrite dans la nature humaine et qui est le corrélat de tout effort – qu’il soit physique ou intellectuel –, avec la satisfaction d’avoir appris et progressé ; ce raisonnement ne provoque ni incompréhension ni révolte chez mes élèves.
Certes, il ne faut pas tomber dans l’angélisme complet : nous savons bien que la nature humaine offre des spécimens particuliers qui ne correspondent pas à l’immense majorité des professeurs de CPGE, et ils peuvent être présents dans n’importe quelle prépa de France, mais n’y en a-t-il pas aussi à l’université comme dans tous les secteurs de la formation et du monde du travail ; j’ai donc invité Mme Brafman à ne pas appliquer ce qui relève de pathologies individuelles heureusement rares aujourd’hui – et canalisées par les équipes pédagogiques – à l’ensemble des professeurs de CPGE.
Patrick Voisin, professeur de latin en hypokhâgne et de littérature française en khâgne au lycée Louis Barthou (Pau)