Miroir

Il y a également, et ceci probablement dans toute culture, dans toute civilisation, des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui ont dessinés dans l'institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d'utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l'on peut trouver à l'intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables. Ces lieux, parce qu'ils sont absolument autres que tous les emplacements qu'ils reflètent et dont ils parlent, je les appellerai, par opposition aux utopies, les hétérotopies ; et je crois qu'entre les utopies et ces emplacements absolument autres, ces hétérotopies, il y aurait sans doute une sorte d'expérience mixte, mitoyenne, qui serait le miroir. Le miroir, après tout, c'est une utopie, puisque c'est un lieu sans lieu. Dans le miroir, je me vois là où je ne suis pas, dans un espace irréel qui s'ouvre virtuellement derrière la surface, je suis là-bas, là où je ne suis pas, une sorte d'ombre qui me donne à moi-même ma propre visibilité, qui me permet de me regarder là où je suis absent - utopie du miroir. Mais c'est également une hétérotopie, dans la mesure où le miroir existe réellement, et où il a, sur la place que j'occupe, une sorte d'effet en retour ; c'est à partir du miroir que je me découvre absent à la place où je suis puisque je me vois là-bas. À partir de ce regard qui en quelque sorte se porte sur moi, du fond de cet espace virtuel qui est de l'autre côté de la glace, je reviens vers moi et je recommence à porter mes yeux vers moi-même et à me reconstituer là où je suis; le miroir fonctionne comme une hétérotopie en ce sens qu'il rend cette place que j'occupe au moment où je me regarde dans la glace, à la fois absolument réelle, en liaison avec tout l'espace qui l'entoure, et absolument irréelle, puisqu'elle est obligée, pour être perçue, de passer par ce point virtuel qui est là-bas.

                                          Michel Foucault in: Des espaces autres

Bio

Après une formation d'ingénieur et d'architecte, je me suis interessé aux comportements mécaniques de la matière, j'ai appris à en construire des représentations mathématiques, puis à les simuler sur des ordinateurs. Mon travail au sein de plusieurs petites entreprises, s'est tourné en particulier vers l'étude de la dynamique des fluides. C'est là que j'ai commencé à percevoir à quel point les formes que prennent la matière sont issues des mécanismes d'instabilité, que même les équations en apparence les plus simples produisent de la complexité. On peut dire que cette idée est restée jusqu’à aujourd’hui au coeur de mes réflexions et de mes travaux.

Parallèlement à mon activité scientifique, j'ai poursuivi une recherche plastique, avec des installations qui tentaient de mettre en scène équilibres et déséquilibres au service d’un propos sensible, une poétique de l’instabilité. En 2004, je m'engage professionnellement dans cette recherche en lui donnant un tour nouveau. Familier des ordinateurs sans être fasciné par eux, je réalise qu’ils permettent une mise en œuvre du temps beaucoup moins figée qu’avec les outils de reproduction mécanique qui ont dominé jusqu’alors.

L’ordinateur, c'est un automate, certes, mais qui semble possèder la particularité de créer l'illusion d'un temps humain : une machine qui préserverait  l'impression d'irréversibilité et d'imprédidictibilité, qui est propre à notre perception du temps. J'essaye alors de jouer de cette faculté en écrivant des algorithmes qui génèrent l’œuvre en temps réel (comme on dit !), ou plus simplement, au fur et à mesure. Ainsi « MUR » et « sans titre, à… » produisent des variations toutes différentes de ce que l’on identifie cependant comme une forme unique. Avec cette ontologie non mécaniste du temps, j'expérimente la déconstruction du défilement régulier de l’image/film, tente d'introduire de l'aléatoire dans la mécanique si précise du cinéma : ainsi dans « ne jamais arrêter le moteur » et la série « microportraits », les images restent les mêmes, mais l'écoulement du temps varie de façon imprévisible. Curieusement, malgré la répétition, on a l’illusion que les personnages vivent.

Le temps donc n’est pas que mécanique, et par là, il est implicitement lié au soucis de l’autre. Par exemple, selon Bernard Stiegler, les mécanismes de diachronie et synchronie sont nécessaires à la formation de nos identités; l'industrie culturelle en les maîtrisant, serait à l’origine d’une hypersynchronie destructrice de l’individu. Partant de ce constat, j'imagine en 2006 le projet « est-ce ici ? », une installation sollicitant la présence du public. S’il n’y a personne, il n’y a rien ! Au-delà de ce paradoxe métaphysique, coexisterait à l’intérieur même des spectateurs, la possibilité d’une image autre qui serait en quelque sorte notre, et qui ouvrirait débat, identification, appartenance. Cette installation, développée en partenariat avec [ars]numerica, a été présentée pour la première fois fin 2007 à Montbéliard dans le cadre du festival « La scène dans tous ses états ».

est-ce ici ? / is it here ?

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Activité plasticienne